Quelle culture ?

Ces deux types de nourritures qui se renforcent mutuellement, ne sont pas identifiés ni distingués bien clairement dans notre langue. Les renvois proposés par le dictionnaire entre 3 ou 4 termes usuels permettent de saisir l'idée à saisir, un continuum qui va de l'accumulation des connaissances au développement de la réflexion et de l'esprit critique, mais sans pouvoir être vraiment bien précis sur les définitions (cf. le glossaire ci-contre).

Il faudrait utiliser des noms composés, par exemple cul­ture-sub­strat et cul­ture-cri­ti­que ; ou, pour mieux sai­sir les oppo­si­tions, cul­ture-inci­dente et cul­ture-réflé­chie, cul­ture-ingé­rée et cul­ture-digé­rée, les ima­ges ne man­quent pas ! Pour faire simple, on pourrait opposer prosaïquement la connaissance à la culture.

Avec la glo­ba­li­sa­tion et le développement accéléré des tic* et de l'internet, l'inflation des relais d'information s'ajoute à la com­mu­ni­ca­tion faite par les média pour enva­hir en permanence l’espace de nos sens, au point de satu­rer nos capa­ci­tés d’assi­mi­la­tion. Com­plexité et con­fu­sion peu­vent engen­drer le zap­ping indi­vi­duel ou plus grave, un repli sur le quant à soi cul­tu­rel, voire le com­mu­nau­ta­risme cher à Alain-Gérard Slama dans sa chronique pendant les “matins” de France-Cul­ture.

Pour­tant la cul­ture fait inti­me­ment par­tie de l’épa­nouis­se­ment per­son­nel et con­tri­bue à déve­lop­per l’esprit cri­ti­que, pour autant que l’ali­ment soit digeste et ait été bien “di­gé­ré”…
«trop de cul­ture épuise un champ fer­tile» (Fran­çois-Joa­chim de Pierre, car­di­nal de Ber­nis, 1715-1794)

«mieux vaut une tête bien faite plu­tôt qu’une tête bien pleine» (Mon­tai­gne, Essais, «De l’ins­ti­tu­tion des enfants»)
Des con­nais­san­ces mal assi­mi­lées ne ser­vent à rien, c’est une évi­dence. Mais il y a ris­que d’indi­ges­tion quand on mange trop ou mal.

C’est l’enjeu de l’édu­ca­tion à l’aube de ce siè­cle, sub­mergée par la pro­fu­sion des objets de connaissance et dépas­sée par l’exi­gence essen­tielle de for­mer des têtes bien fai­tes. La pro­duc­tion con­ti­nue des con­nais­san­ces serait donc un obs­ta­cle majeur au pro­ces­sus cul­tu­rel…

La cul­ture de qui ?

J’aime­rais dire que la cul­ture n’appar­tient à per­sonne, qu'elle n'est pas réservée à une élite, qu'elle n'est pas le privilège d'une catégorie de personnes mieux dotés ou particulièrement privilégiées. Cette position de principe tient d'autant mieux que l'on ne restreint pas la culture à ses seules composantes intellectuelles ou artistiques. Le “jusqu'où va la culture” rejoint le “à qui profite la culture”…

La culture a longtemps été considérée comme un attribut quasi “naturel” de la classe aristocratique et religieuse qui disposait de temps, d'argent et de capacités propres à l'acquisition, à l'assimilation des connaissances et à la diffusion culturelle, restreinte aux cerclex des initiés. Autant de qualités revendiquées bien plus tard par la bourgeoisie... entérinant ainsi l'étroitesse du champ culturel de l'époque.

Il serait peu pertinent de penser aujourd'hui la culture comme celle d'une classe ou de catégories sociales particulières. Chaque personne, chaque individu, dans sa trajectoire de vie, d'activité, de travail, de loisir, construit sa propre culture, originale et unique. Elle ne repose pas nécessairement ni uniquement -loin s'en faut- sur le triptique schématique «émetteur, objet, récepteur» en vigueur en éducation ou en formation.

En tant qu'être communiquant, chacun s'insère dans un réseau d'échanges, et donc d'acquisition de connaissances et de co-construction culturelle individelle et collective. Il s'informe et se cultive au contact des autres mais il peut aussi con­tri­buer à la cul­ture de l'autre, de tous, avec les moyens dont il dispose.

Ce qui prédispose à échanger n'est pas la possession d'une somme de connaissances acquises, mais la disposition et la capacité à écouter, à parler, à dire, à dialoguer, à faire sentir ou ressentir. L'expression populaire «parler pour ne rien dire» montre bien à contrario que l'on peut échanger sur un contenu apparemment vide !

Certes tous n'ont pas les mêmes dons pour participer de la même manière aux échanges, et chacun d'ailleurs fera usage de ses compétences propres, délibérément, intuitivement ou inconsciemment !
Il me semble que sur le seul registre du contact interpersonnel, le professeur dans sa classe, le clown dans un spectacle de rue, le conférencier et son auditoire, l'agriculteur au cours d'une sortie “classe découverte”, l'artisan dans son atelier avec l'un de ses enfants, procèdent, chacun à leur manière, de l'enrichissement mutuel des personnes.

Le caractère mutuel n'implique pas qu'il y ait équivalence de “gain” d'un côté ou de l'autre ou au sein du groupe, mais que chacun participe de l'échange des savoirs en présence, c'est-à-dire contribue à ces échanges, avec sa propre spécificité culturelle. L'échange repose en effet sur la différence entre des protagonistes qui ont quelque chose à partager. Mais la nature (et la qualité) de l'échange sera déterminé par cette différence culturelle en termes de “niveau” et de contenus, sans parler bien sûr d'interférences matérielles et logistiques. On reviendra sur cette question de différenciation et de sensibilité culturelles à propos de l'éducation et de l'apprentissage des publics.

On pourrait parler de LA culture (avec un grand L), comme dans «untel est cultivé» ou «untel n'a pas de culture», celle que l'on pense comme un tout à acquérir pour atteindre la maturité, en supposant qu'elle est un corpus homogène et complet délivré par les acteurs et les institutions de l'éducation ou de la formation…

Du point de vue présenté ici, la culture est au contraire multiple et composite car elle fait intimement partie de l'individu, de son parcours de vie, de son implication sociale et de sa proximité avec la nature. La culture nous concerne tous, à tous les niveaux, sans prééminence de sources, d’acteurs ou d’actions. Je veux dire par là que chacun est producteur de culture, la sienne propre qu'il se construit, celle qui emprunte aux savoirs étrangers et se recompose en permanence à l'aune du vécu, de l'expérience et de la maturation personnelle. Il s'en trouve aussi diffuseur, spontané ou involontaire, dans la mesure où des parcelles de cette culture percolent et s'infiltrent chez les autres.

… la suite prochainement.

____________________
Pour citer le billet copywright
Source : Deux cultures. Medsci (avhs) le 18 mars 2009. Site http://medsci.free.fr/pcsa/

télécharger le fichier pdf du billet : deux_cultures.pdf