Collègues chercheurs,

vous visitez peut-être ce blog par inad­ver­tance, je tire profit de la situation pour vous interpeller…

Loin de moi l’idée de pointer du doigt cer­tains man­ques pour vous juger col­lec­ti­ve­ment défaillants en matière de dif­fu­sion des savoirs scien­ti­fi­ques ! Le moins que l'on puisse dire pourtant, c'est que très peu d'entre vous se proposent spontanément de venir faire état de son activité et de ses résultats de recherche, individuellement ou collectivement ! Une expérience de médiation au Museum de Montpellier l'a clairement démontré (cf. page Expériences ci-contre).

J’admets et je connais assez bien les contraintes qui pèsent sur le milieu scientifique. Entre les recherches de financement, le quota annuel de publications, l’indispensable présence aux séminaires, le cours à donner à la Fac et la préparation du futur colloque international au bout du monde, votre temps est plus que compté, avec vos 35x2 heures hebdomadaires de travail, au bas mot.

Les priorités sont évidemment celles du (ou des) program­mes de recherche aux­quels vous être asso­ciés : rédac­tion aux appels d’offre, travail de labo, encadrement de stagiaires et thésards, recueil et inter­pré­ta­tion de données, synthè­ses, publication, le tout s’enchaîne en bou­cles super­po­sées et simul­ta­nées. À cela s'ajoute, et de manière récurrente, le temps dépensé à suivre les injonctions politiques de restructuration du dispositif de recherche !

Dans son arti­cle 24, la loi d’orientation pour la recherche de 1982 reconnaît pourtant aux organismes de recherche et à leurs chercheurs une mission (parmi 5) «dans la diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique dans toute la population et notamment parmi les jeunes» (cf. en annexe des extraits significatifs de cette loi).

Cette mission dévolue au chercheur passe un peu (beaucoup) à la trappe et n'est pas, actuellement, prioritaire. Cela se comprend car elle compte peu, globalement et pratiquement, dans les critères d'évaluation des carrières, et les moyens, déjà insuffisants, sont consacrés au cœur de métier. La boucle est fermée… mais tourner et retour­ner les ter­mes de cette “impossible” implication n'éclaircit pas le débat.

Le propos ne sera pas d'invoquer le “haut du panier” de la communication scientifique, qui relève d'un affichage récurrent, ostentatoire, de certains scientifiques dans les media et monopolise de fait l'interface culture société.

Sensibiliser le public en pointant du doigt des enjeux planétaires est utile, par exemple la disparition d'espèces protégées, la désertification ou la déforestation amazonienne (pour ne citer personne), mais les discours sont univoques et péremptoires à l'image de l'ego de leurs auteurs, au point d'être contre-productifs. C'est aussi donner une image lissée des connaissances qui ne reflète pas les courants et les incertitudes scientifiques bien plus importants, et de loin, pour que le citoyen puisse apprivoiser des savoirs et se forger une opinion.

Il est pourtant des scientifiques qui arrivent à s'investir en culture scientifique, à porter leur métier, leur expérience et leur savoir hors le cénacle des pairs, celui des séminaires, colloques et autres symposiums. Passionnés par leurs recherches, ils sont aussi convaincus de la richesse mutuelle des contacts avec le public, de la réactivité du néophyte, de l'intérêt du collégien ou de l'étudiant encore indécis sur son orientation future.

Les compétences didactiques et les capacités d'élocution en public, diversement partagées, peuvent faire la différence et expliquer une part du refus de communiquer, au moins pour ceux qui n'ont pas l'habitude d'enseigner. Elles ne font d'ailleurs pas partie du bagage de la formation initiale du chercheur. L'omniprésence des Tic peuvent faire évoluer les choses et les mentalités, en particulier chez ceux qui “entrent en recherche” aujourd'hui.

Beaucoup se défient aussi de la vulgarisation scientifique (média écrit, audio ou video) sachant d'expérience, ou par leurs collègues, que leur position, nuancée, circonstanciée, est trop souvent amputée par les formats (durée, espace du support), déformée par des acteurs de la communication, ignorants du champ de recherche disciplinaire qui les concerne quand ce n'est pas de science tout court…

Autre point important qui opacifie la position du chercheur dans la société, confortant l'image d'une “tour d'ivoire”, est le refus de s'exprimer quand le sujet abordé, mis en débat, sort de son propre domaine de recherche. De prime abord cela peut paraître cohérent, on ne parle que de ce que l'on sait ! Pourtant chacun, qu'il soit scientifique ou non, peut exprimer son opinion, une appréciation à titre personnel. Avec pour le scientifique un “plus” à mettre en partage, celui d'une manière de cerner la problématique, d'identifier les prérequis de l'analyse, de prendre du recul ou encore d'utiliser des comparaisons, des analogies… servir encore une fois la curiosité intellectuelle.

Espérons que le lecteur sen­si­ble à cette inter­pel­la­tion aura envie d’éclai­rer le public citoyen sur la res­pon­sa­bi­lité culturelle du scientifique, faire part d'une expérience personnelle, ou encore avancer quel­ques pis­tes ou des sug­ges­tions pour faire plus et mieux…

Loi n°82-610 : extraits (source: www.legifrance.gouv.fr)

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Pour citer le billet copywright
Source : Questions... au scientifique. Medsci (avhs) le 25 mars 2009. Site http://medsci.free.fr/pcsa/

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