La vie démocratique souffre en France d'un manque manifeste de dialogue et d'expression de la part du citoyen ordinaire. Celui-ci peut à juste titre dénigrer un système représentatif qui, une fois passés les rendez-vous électoraux, le prie de retourner à ses occupations journalières et de laisser le registre des affaires politiques aux partis, à l'Etat et aux médias.

À l'heure de la mondialisation et de l'impertinence (perçue comme telle) des corps intermédiaires, l'éloignement entre l'individu et l'Etat engendre chez le citoyen une frustration, celle d'être exclu de toute capacité d'intervention dans la dynamique sociétale, dans la mesure où il n'est pas personnellement engagé sur le plan associatif ou partisan. Cela peut entretenir dans notre pays un esprit de polémique permanent, de crispation, avec des controverses souvent mal fondées et systématiquement amplifiées par les vecteurs de l'audiovisuel et de la presse.

Un apprentissage à la citoyenneté ?

Dans cet état de fait où l'inculture est patente, où la science même est critiquée sans discernement, les savoirs, tous les savoirs, ont une fonction majeure, celle de donner au citoyen les moyens d'exercer pleinement son rôle : pas d'implication citoyenne sans réflexion autonome, pas d'idées sans culture et aujourd'hui où l'impact de la science est omniprésent, l'apport du scientifique à la culture est essentiel.

Certes, des actions de culture scientifique sont menées ici et là en région, dans les villes les plus importantes, avec une grande diversité de moyens, conférences, ateliers, expositions, portes ouvertes, etc. Mais sur le plan des échanges directs, entre une personne et un auditoire par exemple, ces actions rencontrent le plus souvent un public éclairé, à tout le moins privilégié par son niveau culturel, si ce n'est déjà rompu à l'échange avec des scientifiques, universitaires et chercheurs, ou des professionnels, acteurs de terrain.

Une réflexion de médiation est en cours pour mettre en place, à la rentrée prochaine, un cycle «d'apprentissage à la citoyenneté» reprenant l'idée de conférences de consensus*, mais accessible au public profane, focalisé par exemple sur un panel d'habitants d'une agglomération.

Le principe est simple : organiser des sessions d'information et d'acquisition d'un savoir minimal (scientifique et non scientifique) au bénéfice d'un groupe identifié (une trentaine de personnes), permettant de s'approprier une question, une problématique, comme celle du lien nature société dans le développement. Composite dans son recrutement, le “panel” se donne au fil des sessions les bases utiles pour mener une réflexion commune, un débat constructif, permettant d'aboutir à un consensus et rédiger un livret de recommandations nuancées, reflétant les positions des uns et des autres.

Les CdC* menées depuis 10 ans aussi bien au niveau national (sur les boues domestiques, les changements climatiques, les OGM) qu'européen (sur les neurosciences) ont bien sûr été critiquées à l'envi du fait de l'inapplication des recommandations et du peu d'attention des pouvoirs publics. Elles ont montré cependant un intérêt évident des médias et du public, notamment celui qui a pu côtoyer des membres de ces “panels” et suivre l'évolution des débats par personne interposée.

Le processus d'apprentissage citoyen est ici d'abord une action de promotion du débat public et du dialogue science société, mais il est prévu que ce travail de démocratie participative fasse l'objet d'une communication, d'une divulgation et d'une publication les plus larges possibles. Il pourra adresser un message formel aux élus et aux acteurs locaux. La formule sera renouvelée chaque année et éventuellement amplifiée en fonction de l'accueil qui lui sera réservé.

Emanant d'acteurs de la médiation scientifique et culturelle de Montpellier et bénéficiant de soutiens de la ville et des élus, ce projet de«citoyenneté scientifique» a l'objectif de mobiliser le citoyen, de le sensibiliser au développement durable dans sa déclinaison locale, et surtout de l'aider à prendre place dans le concert des “initiés” et des décideurs.

Du grain à moudre, mais avec quoi ?

Le Printemps de la démocratie à Montpellier qui, de mars à juin 2009, a donné la parole aux habitants des quartiers au cours de réunions, d'ateliers publics, et sur un forum internet, atteste de la réactivité des citoyens, très fortement demandeurs d'un dialogue constructif avec les autorités et les élus : plus de 700 messages ont été reçus (cf. ici le flux des commentaires et propositions) en 3 mois sur le site ad-hoc de la ville...

Mais dans le champ de la culture citoyenne, constitutive du développement durable, notamment avec les Agendas 21 locaux, presque tout reste à faire, et ce n'est pas la multiplication des “Grenelle” qui rapprochera le public profane de l'action politique. Il est essentiel de donner du grain à moudre au citoyen, lui permettre de satisfaire son besoin de s'exprimer utilement alors qu'il se trouve bien souvent exclu en prétextant son inculture, son ignorance du sujet à débattre.

Conduit sur le mode participatif et assisté d'un médiateur, l'apprentissage laissera le groupe avancer à son rythme, en alternant pour chaque session travail préparatoire, discussions internes et rencontre débat avec les invités. Le programme proposera un ensemble de thèmes à aborder sur le sujet en privilégiant dans la mesure du possible une diversité d'approches au cours d'une même session.
Les champs du savoir feront appel à des intervenants du secteur public, privé, associatif ou syndical, enseignants, chercheurs, praticiens, tous nécessaires pour appréhender une réalité complexe, confuse de prime abord. L'intérêt est d'ouvrir plus largement le dialogue science société et de susciter l'implication d'une partie de la communauté scientifique présente, focalisée sur le partenariat de ses programmes de recherches et souvent isolée du grand public.

On l'aura compris, l'expérience repose sur la mobilisation d'intervenants et sur l'adhésion du “panel” à la problématique choisie pendant la totalité du cycle. Le panel sera recruté par appel à candidatures et complété avec des personnes impliquées dans la vie démocratique locale, issues de quartiers et d'associations de l'agglomération.

La médiation assistera le panel au cours du processus, veillera à l'équilibre d'expression des voix, évitera une trop grande dispersion thématique dans les échanges. Les intervenants invités éviteront la posture d'expertise et se mettront à la portée de leur auditoire par une approche aussi didactique que possible.

L'insecte butineur et nous, ruraux et citadins

Les enjeux du développement durable, complexes, font appel aujourd'hui à autant de savoirs spécifiques que de champs disciplinaires. La spécialisation des sciences nous éloigne toujours plus d'une réalité perceptible, et le sens commun incite à prendre un point de vue global, transversal, et à considérer que tous les acteurs concernés par la question ont leur part du savoir. Les scientifiques eux-mêmes sont, dans cette perspective, invités à dialoguer avec les acteurs, à partager les réflexions des profanes, et à enrichir leurs propres questionnements.

Une question simple, évocatrice, sera posée comme fil conducteur du processus d'apprentissage et des débats du cycle 2009-2010 :

«Parfois estimé, souvent mal considéré, l'insecte butineur révèle notre rapport à la nature.
Producteur de biodiversité essentielle à la vie sur terre, est-il condamné à disparaître ?
Que peut faire le citoyen pour le réhabiliter ?»

Les insectes, et en particulier des butineurs infatigables comme l'abeille sauvage et domestique, sont aujourd'hui fragilisés par l'activité humaine au point de porter préjudice aux services écologiques essentiels à la vie sur terre, notamment la pollinisation. Les mortalités anormales, constatées depuis une bonne vingtaine d'années dans les seules colonies mellifères, sont très probablement le lot de l'ensemble des insectes à travers la planète.

Qu'il soit solitaire ou social (abeille, termite, fourmi...), l'insecte est un médiateur culturel remarquable, modèle pour la recherche et témoin de notre action sur et dans la nature. Il a cette capacité d'interroger nos choix de société, leur pertinence, leur réversibilité pour autant que l'on veuille se placer dans une optique de durabilité. Ce sont nos savoirs, nos pratiques, nos modes d'exploitation et d'usage des ressources naturelles qui sont questionnés.

Pour les besoins de l'apprentissage échelonné en plusieurs mois, des thèmes introduiront chacun une session :
• citoyenneté & biodiversité : le cadre (débat public, outils de dialogue et d'apprentissage citoyen; le sujet (enjeux de la biodiversité, lien homme-nature et développement durable)
• interactions plante-insecte : fonctions et co-adaptation, domestication, services écologiques et pollinisation
• insectes butineurs : organisation, besoins et cycle de vie, communication avec l'environnement, santé animale
• activités agricoles et professions : développement & intensification agricole, auxiliaires de culture, élevage, brassage du vivant, marché et produits (alimentation, santé)
• impacts humains : les perturbations (agricole, sanitaire, voirie, urbanisme, transport) sur la vie et la reproduction des insectes
• les expériences : sensibilisation à la biodiversité, actions de culture scientifique, l'insecte en ville, alternatives aux jardins, observations naturalistes, partenariats public-recherche.

Ces domaines nombreux, diversifiés, sont autant d'exhortations à réfléchir ensemble sur notre développement, à imaginer des moyens pour (re)donner à l'insecte, malmené et encore inconnu, la place qu'il mérite au sein des écosystèmes citadins et ruraux, utiles à notre vie sur cette planète.

Et la suite... ?

Le projet en est au stade de la finalisation. Il devrait voir le jour au courant de l'automne, mais il attend aussi vos réactions, vos désirs d'en savoir plus ou, mieux encore, de vous impliquer directement et de postuler par une pré-inscription...

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Pour citer le billet copywright
Source : Aux assoiffés (b) de culture citoyenne. Medsci (avhs) le 24 juin 2009. Site http://medsci.free.fr/pcsa/

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